Tout est-il art ? me demanda-t-il

Par Robert Empain

À la fin des années quatre-vingt, j’ai visité nombre de musées d’art contemporain en compagnie d’amis, artistes et amateurs d’art. Cela a donné lieu à des discutions sans fin sur ce qui est de l’art ou sur ce qui n’en est pas, une question qui, en réalité, intéresse surtout les historiens, les journalistes, les marchands et les spéculateurs d’art, animés du même désir d’appropriation de ce qui toujours lui échappera : l’Esprit.

J’ai regroupé les notes éparses que je prenais pendant et après ces visites en un petit texte quelque peu décousu que je viens de retranscrire en le corrigeant de mon mieux.

Une pomme de terre, une branche, un tas de briques ou de foin, une fleur, un verre d’eau, un bout de bois, une casserole de moules, des déchets, voire une décharge publique, une chaise, une perruque, une perruche, un dentier, un cerf empaillé, un tas de fumier, bref n’importe quoi, ou tout ce que tu pourras trouver sur la terre pourra servir à te poser la question de Leibniz : Pourquoi y a-t-il quelque-chose plutôt que rien ? Une question qui fascinera surtout les Sujets barrés et les morts vivants et qui laissent filtrer dans leurs pensées leur préférence secrète pour le rien plutôt que pour le quelque chose, c’est-à-dire pour la mort au lieu même de la Vie. Pourtant, quel but poursuivent les artistes qui exposent des objets quelconques du monde dans les musées si longtemps après Marcel Duchamp ?

Veulent-ils encore choquer et ridiculiser les vieilles barbes académiques, les directeurs de musées, les fonctionnaires de l’art officiel, les commissaires et les critiques comme le voulait Marcel Duchamp en 1917 ?  Comment le penser puisque tout ce petit monde accepte de bon coeur d’exposer de tels objets dans leurs musées et en redemande. Espèrent-ils encore scandaliser les bourgeois ou épater le snob à l’époque qui a déplacé au delà de l’imaginable les limites de l’épatant et du scandaleux ?

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Marcel Duchamp, à propos de ses Ready made, a déclaré :  « On peut faire avaler n’importe quoi aux gens et c’est ce qui est arrivé » Mais encore ceci qui a fait date : « l’art se trouve dans l’œil de celui qui regarde ». De son côté, le peintre Willem De Konning disait : « Je cesserai de peindre le jour où je verrai le monde comme un tableau.»

L’initiateur de ce geste, de ce déplacement, fut en réalité Wasily Kandinsky, qui écrivait dès 1911 : « Toute chose frémit. Non seulement les étoiles, la lune, les forêts, les odeurs dont parlent les poètes, mais aussi les mégots dans un cendrier, un bouton de culotte blanc, patient, qui nous jette un coup d’œil de sa flaque d’eau dans la rue, un petit morceau d’étoffe docile qu’une fourmi serre dans ses mandibules … tout cela me montre son visage, son être intérieur, l’âme secrète qui se tait plus souvent qu’elle ne parle.» Ajoutant : « Le monde est rempli de résonances. Il constitue un cosmos d’êtres exerçant une action spirituelle. La matière morte est un esprit vivant. »

Exposer des objets quelconques dans l’espace du Musée ce serait donc dans l’esprit de Kandinsky inviter le visiteur à s’étonner de la mystérieuse présence de ces objets, de leurs inexplicables et miraculeuses apparitions dans le visible, ce serait surtout l’inviter à éprouver la résonance intérieure, vivante et invisible, des formes et des couleurs de ces objets comme l’artiste les éprouve et s’en étonne, ce serait encore, dans la tradition spirituelle dont se réclamait Kandinsky, inviter chacun à regarder toute chose créée comme une oeuvre de l’Esprit créateur.

Cependant, recueillir la mystérieuse présence et percevoir l’esprit secret des choses cela exige que l’on se place dans une attitude de recueillement, où se recueille un triple mystère : celui de l’éclosion du monde lui-même, de son apparaître, celui de la pensée qui recueille ce monde et celui de la vie qui s’éprouve en nous et qui rend possible tout cela, notre présence vivante à nous-mêmes comme notre présence au monde – que nous appelons penser. Car pour recueillir  l’esprit de la moindre parcelle du monde il faut nous recueillir nous-mêmes, recueillir la vie qui nous donne à nous-mêmes.

Ce fondement posé, on demandera : le Musée, devenu un lieu de divertissement spectaculaire, de loisirs chics, peut-il encore être le lieu du recueillement de la vie, de soi et du monde ?

Les artistes et les poètes ne peuvent se passer du recueillement. À l’instar des mystiques et des contemplatifs, certains artistes font même du recueillement l’accomplissement de leurs vies. Les enfants, pour autant que leurs esprits ne soient pas dissipés sinon déjà détruits par le divertissement qu’on leur propose sans cesse de peur qu’ils s’ennuient, peuvent spontanément recueillir le mystère du monde dans la Nature qu’ils découvrent et éprouvent à sa source dans le jeu libre.Mais l’homme contemporain tout absorbé par son activité extérieure s’applique à plein temps à tuer le recueillement en lui. Or, la faculté de se recueillir, une fois perdue, est très difficile à retrouver, à transmettre et à partager. Or, bien que cette ambition soit perdue pour nombre d’entre eux, les artistes ont pour vocation de nous apprendre le recueillement du monde, de soi et  de la vie. Les artistes véritables, de rares vivants parmi les survivants, sont ceux qui trouvent des manières de rendre sensibles, visibles, partageables, en les intensifiant dans des oeuvres, leurs perceptions, leurs émotions, leurs visions intérieures, toutes choses invisibles qu’ils parviennent rendent visibles dans des oeuvres, qui pour cette raison même sont appelées œuvres d’art.

Une œuvre d’art est une représentation esthétique. Esthétique signifie sensible. Représenter signifie présenter à nouveau, rendre présent une réalité ou une personne en son absence. Une oeuvre d’art est ainsi une représentation capable de rendre sensible et connaissable à d’autres la connaissance qu’un artiste acquiert du monde et de la vie.  Connaissance cela veut dire co-naître, naître avec et ensemble : naître ensemble et avec le monde, naître à soi-même, naître à la vie en soi. Ainsi, toute connaissance est un acte de vie qui peut être partagé par une oeuvre qui représente au dehors ce que la vie nous fait connaître au dedans de nous.

Pour le poète, l’artiste, le mystique, tout visible ou invisible, parle du mystère du monde – la présence incompréhensible de tout ce qui est – et de ses liens avec le mystère de la vie en eux.  Ceux la savent aussi qu’ils pourraient écrire Art, Musée, ou Mystère sur tout, toutes les choses, tous les êtres, sur le monde entier, et même sur l’univers, ces inscriptions, comme toutes autres formules savantes de leur invention, aussi belles et justes fussent-elles, seraient incapables de donner la vie à quoi que ce soit, car c’est seulement en l’homme vivant que quelque-chose peut prendre vie, et c’est à lui seul, le vivant, qu’il appartient d’y reconnaître et d’aimer les beautés, les merveilles, les grâces qui lui sont destinées ou d’en faire des monstruosités.

C’est pourquoi nous disons que le monde dans son ensemble serait « Musée » ( si l’on entend dans ce mot le lieu ou les Muses s’amusent et non un lieu d’entassement de productions historico-artistiques ) ; Musée dont le vrai nom est alors « Paradis », le lieu encore voilé de notre séjour dans la vie éternelle, le lieu si proche pourtant du séjour d’une vie « éternellement en joie pour chaque jour d’exercice sur la Terre » comme l’a vu le mystique Pascal, le jour alors où l’homme sera devenu Homme, l’Homme qu’il est en vérité, créé artiste et poète, sans cesse appelé à le devenir – Homme capable alors de parler le langage créateur de la Vie, celui du Bien Nommé et Aimé Verbe.

Sans cette mutation intérieure l’homme continuera à faire du monde l’enfer des objets – qu’ils soient étiquetés oeuvres d’art n’y change rien – et de sa pensée l’enfer des idées et des vains savoirs et de son coeur l’enfer de ses désirs.

Dès lors, les artistes qui, si longtemps après Marcel Duchamp et tant d’autres qui l’ont imité, se contentent d’installer, tels quels ou pratiquement, des objets du monde dans le Musée sont-ils des naïfs qui croient que chaque homme est déjà devenu poète ou artiste ? Ou espèrent-ils encore par de tels dispositifs que l’homme puisse le redevenir ?

C’est à croire puisque ces artistes jugent superflu, inutile et même dépassé, de créer des œuvres plus élaborées qui donneraient en partage une expérience intérieure, une émotion profonde, une vision, une connaissance spirituelle  en l’intensifiant, en l’excédant pour la rendre plus prégnante.

Certes, comme on l’a déjà dit, poser un objet du monde dans l’espace blanc nimbé de lumière d’un musée ou d’une galerie d’art contemporain, c’est déjà composer une oeuvre en utilisant un bel espace blanc comme support, comme une toile blanche, c’est chercher à intensifier la présence, l’aura de cet objet, c’est tenter de rendre plus manifeste son étrange présence phénoménale, son apparaître, sa capacité de retentissement, sa puissance émotive, c’est donc sans conteste une forme de composition minimale qui relève de l’art, de l’art minimal.

Cette forme de composition minimale, je l’ai mentionné, trouve son origine dans la révolution de l’abstraction dont Kandinsky fut le pionnier. L’abstraction ici produite consiste, comme dans toute composition dite abstraite, à faire abstraction du monde extérieur et de l’utilisation ordinaire de l’objet pour nous le monter dans un espace pur – blanc, un espace que Kandinsky appelait le Plan Originel – pour nous exposer à sa présence, nous manifester son «âme», pour que nous ressentions et vivions sa vibration, sa résonance émotionnelle, son être concret.

Notons que si cette forme d’art fut nommée « art abstrait » par la critique de l’époque, Kandinsky, on le sait, l’avait nommée art concret. – Cet art en effet ne cherche pas comme le fait l’art figuratif à représenter le monde par une image, c’est-à-dire en toute logique par une abstraction, l’image faisant obligatoirement abstraction du monde et des êtres, par exemple en faisant abstraction de sa profondeur, de sa lumière changeante ou du mouvement des êtres etc, pour n’en saisir que quelques aspects. Si Kandinsky avait nommé au début du vingtième siècle cet art « art concret »  c’est parce que cet art ne représente pas des choses du monde extérieur ou d’un monde imaginaire mais présente la réalité concrète de l’art, la réalité sensible des couleurs, des lignes, des formes, la réalité de leurs rapports qui donne des réalités concrètes appelées tableaux, des oeuvres donc, qui n’existent pas au préalable dans le monde mais qui s’y ajoutent comme autant de créations nouvelles. Des oeuvres qui se veulent encore spirituelles pour autant que ne renvoyant pas à l’extériorité d’un monde, dont elles font abstraction, elles visent l’intériorité de l’âme humaine où l’Esprit créateur (la Vie) est à l’oeuvre invisiblement comme il l’est en toutes choses crées et pouvant être regardées en leurs mystérieuses apparitions comme données par le Verbe créateur.

Toutes ces notions ont été mal définies et mal comprises et cela a conduit à la confusion que l’on sait. Par exemple à l’idée que l’art abstrait abolirait l’art figuratif – une idée stupide car la qualité d’une oeuvre d’art réaliste ou figurative ne vient pas de son sujet, ni de ce qu’elle représente, mais comme je viens de le dire, de la façon concrète, dans le sens de Kandinsky, dont elle le fait, une façon qui répond à la nécessité intérieure, c’est à dire in fine à la sensibilité de l’artiste dont dépend sa qualité de l’oeuvre d’art.

Ainsi, les déplacements, les expositions, appelées aussi installations, d’objets du monde dans l’espace muséal relèvent d’un art concret mais aussi d’un art réaliste poussé à son comble. Or, c’est une autre ambiguïté, un tel art réaliste est en son principe paradoxal car il conduit inexorablement à se rendre lui même superflu, tout comme il rend superflu le Musée dans l’exacte mesure où il invite tout homme à délaisser les objets exposés en tant qu’oeuvres au Musée pour le quitter et aller vivre à nouveau en artiste, en poète, en mystique dans le monde réel, créé pour lui, où se présentent et s’exposent à son regard, à sa sensibilité, à son âme, à son esprit, un nombre infini d’installations, de dispositions, de phénomènes concrets appelées à devenir autant d’oeuvres de grâces pour lui.

Cette forme d’art minimal, répétant les déplacements d’objets opérés à partir de 1917 par Marcel Duchamp, reste pourtant fidèle à son énoncé majeur selon lequel « l’art est dans l’œil du regardeur ». Ces déplacements, appelés Ready made par Duchamp, s’inscrivaient dans l’attitude anti art, anti musée et anti société du mouvement Dada qui cherchait, contre la falsification de l’art par le négoce à rendre l’art à la vie et la vie à l’art. Or, et je le déplore, la répétition systématique de ce geste de Duchamp a aboutit à faire de cet art concret de la vie, comme de la vie elle même retrouvée comme art suprême, son exact contraire : un art officiel, un académisme de plus, un musée intimidant ou divertissant, qui anéantissent l’intention inaugurale.

Ceci prouve que la subversion contre les conventions sclérosées et perverties, l’académisme, est à recommencer à chaque génération si l’on veut ressusciter la force créatrice vivante de l’art, celle de l’Esprit créateur à l’oeuvre en tout et en tous.

Bien sûr, à chaque époque la question du comment reste entière : comment un artiste, un poète, plus que jamais isolés, peuvent-ils lutter contre les forces de pétrification de ces formes de la barbarie moderne que sont la culture et l’histoire falsifiées par le marché ?

En restant fidèles au précepte fondamental et révolutionnaire de Kandinsky, qui en son fond est identique aux conseils de Jung et de Husserl : Créer des œuvres qui sont fidèles à la nécessité intérieure. La nécessité intérieure n’est autre que la voix de la Vie en chacun. La Vie est la source infinie de toute vie et de toute création. Cette règle est pour moi l’unique justification de tout acte de création. Mais au fond du fond, peu importe pour l’artiste vivant l’art, les oeuvres, l’histoire, la culture, l’époque, le marché, le musée, l’actualité, le succès, la mode etc, qui ne sont en vérité que des représentations mortes et étrangères à la Vie vraie, car seul importe pour chaque homme la création en lui de l’Homme véritable, sa création spirituelle dans et par la Vie en tant que créature libre et promise à des créations infinies. Tant il est vrai, cher lecteur, que tu es unique et irremplaçable, que tu es la seule création qu’il importe d’accomplir. Et si il advenait que les oeuvres nécessaires à ton accomplissement te subsistent et perdurent, c’est qu’elles se seront avérées porteuses de vie pour d’autres hommes, alors réjouis par avance et prie pour que ces vivants s’en nourrissent librement en leur donnant les noms qu’ils voudront.

Rendons grâce à Da Vinci, Fra Angelico, Cézanne, Van Gogh, Manet, Kandinsky, Klee, Giacometti, De Konning et à tant d’autres génies qui nous montrent par leurs œuvres que le monde créé fut pour eux une source infinie d’étonnement, un mystère. Tous ces génies ont beaucoup appris des maîtres et des chef-d’œuvres conservés dans les Musées. Tous auraient reconnu que leurs œuvres étaient encore loin d’atteindre la mystérieuse beauté du visage d’un enfant, ou d’une montagne, ou d’une vague ou d’une simple fleur. Il en irait de même pour les grands poètes, musiciens et  architectes.

Chaque humain aura à reconnaître qu’une œuvre d’art ne vaut que parce qu’il la voit, la lit, l’écoute, en deux mots parce qu’il la vit et l’aime et qu’ainsi en la recréant il se crée, qu’en la ressuscitant dans sa vie il se ressuscite ! Hors de cette ressuscitation vivante les oeuvres ne valent rien et restent des fétiches pour la consommation muséale, des marchandises pour la spéculation du marché, à savoir de la mort.

Robert Empain 1989 – complété en 2011.

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