thunderstruck9:

Joan Miró (Catalan/Spanish, 1893-1983), Chien I [Dog I], 1972. Watercolour, pastel and brush and black ink on paper, 46.5 x 74.6 cm.

Grâce à toi Joan Miró

Aujourd’hui, fête de l’Annonciation perpétuelle

Grâce à toi Marie Mère de Dieu

Extrait de Ad Imaginme Dei 1 L’oeuvre invisible, de Robert Empain

Le tableau comme Ange

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L’Annonciation par Robert Campin, 1420

Le
Musée Royal d’art ancien de Bruxelles est à deux minutes à pied de
l’agence et il est gratuit. J’y vais donc souvent regarder des tableaux,
voire un seul tableau, le plus longtemps possible. Aujourd’hui, j’ai
passé une heure avec l’ami Robert Campin rencontré cet hiver à Aix en
Provence.  

Il
faut regarder longtemps son Annonciation (1420), entrer dans le
tableau, dans ce qui s’annonce là dans le temps peint : le tableau comme
Ange, le tableau comme Annonciation même !  

L’œil
de Campin s’est démultiplié, les miens s’écarquillent. L’Ange Gabriel
et la Vierge sont dans la même pièce, pourtant l’Ange semble être
ailleurs : en vérité, il apparaît. Tous les objets de la  chambre de
Marie, fenêtres, porte, table, cheminée, livre ouvert etc, comme les
deux personnages, sont peints à la perfection, mais chacun d’un point de
vue différent, non par maladresse mais  à dessein, car ainsi ils se
donnent à voir de leurs points de vues propres, comme surgissant en
eux-mêmes, de leurs corps, de leurs âmes rendues manifestes dans leurs
corps. La lumière émanant de chacun, la précision de chaque détail,
confèrent aux choses et aux corps une présence parfaitement surnaturelle
: la table est ainsi parfaitement table, le livre est parfaitement
livre et ainsi de suite pour tout. Chaque chose est révélée selon sa
vérité idéale, pure, et vient à être présente en personne dans une
simplicité majestueuse. Il s’agit de nous ravir, de nous ravir à
l’espace perceptif familier, de nous conduire corps et âme, par le
regard, hors du temps et de l’espace du monde humain, dans le temps de
la Parole qui féconde et engendre la chair, le temps hors temps de
l’Eternel, qui rencontre ici, à l’instant même, notre maintenant ; le
temps divin de la joie vivante, de l’éternel Vivant au présent. L’humour
participant de la grâce, tout s’amuse, tout joue, tout jouit dans cette
chambre où à lieu en ce moment même la scène d’amour la plus incroyable
de tous les temps !

Je
songe une nouvelle fois au ridicule du mot Cubisme qui prétend
signifier un progrès de la peinture, de la modernité en art. C’est un
exemple de la contagion du vocabulaire de la technique dans l’art et de
la stupidité moderniste selon laquelle l’art progresserait en se
géométrisant ! Nous voyons de plus en plus se répandre les conséquences
de cet aveuglement dans la laideur de l’architecture, publique et
privée, dans les espaces urbains, les arts plastiques comme dans les
arts appliqués, le design, la mode, la publicité etc. Le modernisme armé
par la technique et ses calculs a poussé les créateurs à délaisser leur
sensibilité et leur Nécessité intérieure pour devenir des techniciens
qui répètent bêtement, sans vue d’ensemble et sans composition, les
formes géométriques de base, se limitant le plus souvent à aligner des
angles droits et des rectangles mal proportionnés, à assembler des
matières artificielles et des couleurs primaires ou neutres. Partout
l’enlaidissement, l’uniformité, l’ennui et le dégoût de vivre se sont
répandus avec la production industrielle de bâtiments, de routes et
d’objets dépourvus de rythme et de style,  des villes sans poésie, sans
âme, sans vie. Le développement technique hâtif et aveugle jette des
millions d’humains modernisés dans un mode de vie contraint et
oppressant qui les pousse dans la dépression et dans l’échappatoire
addictif de la consommation et du divertissement continus. La formule de
Rimbaud «Il faut être absolument moderne» érigée en slogan, et
complètement détournée de sons sens subversif,  étale ad nauseam ses
effets désastreux !

Mais je reviens à l’ami Campin et à son Annonciation.

Je
m’attarde sur les plissés des manteaux de l’Ange et de la Vierge. Les
étoffes s’effleurent, bruissent et se plissent en plissant la surface
lisse du tableau : elles s’aiment. Tout s’ouvre sans cesse dans ce
tableau comme s’ouvre une fleur, comme un champs de lys et de roses qui
éclosent perpétuellement. Tout s’annonce en tout.

Les
manteaux, les vêtements ici sont des capes. Le mot cape, du latin
cappa, donne le mot chapelle en français et signifie ce qui enveloppe,
ce qui revêt. Ces vêtements, ces capes se plissant et s’effleurant
figurent alors ce qui nous enveloppe, ce qui nous voile : notre chair
mortelle dans laquelle ici, à l’instant, une autre chair s’annonce, une
chair de résurrection s’anime et jouit par la puissance d’une Parole qui
dit « Ave Maria Gracia Pleina » à laquelle répond une simple parole de
Marie qui dit « Oui ». La Rédemption commence avec l’Annonciation qui
est l’instant de l’Incarnation du Verbe dans la chair humaine ;
Annonciation, Incarnation et Rédemption recommençant depuis à chaque
instant de nos vies. L’art chrétien se charge de nous le rappeler. Et le
miracle de cet art qui désire nous révéler la résurrection de la chair
est qu’il le fait effectivement en ressuscitant notre chair à la pure
jouissance charnelle par le regard. Car c’est notre chair spirituelle,
qui est l’étoffe même de notre âme, qui ressuscite ici et se réjouit par
la vision reconduite à sa source…

Pour l’ouïe, Gilles Binchois, contemporain de Campin, Josquin des Prés, Bach et Mozart et bien d’autres prendront la relève…